Questionnaires du grand débat

Il est de multiples domaines scientifiques ou plus largement universitaires où l’analyse de la formulation des questionnements et de son influence sur les réponses que celle-ci induit fait partie de la formation de base. Le parcours rapide du questionnaire du chapitre « fiscalité et dépenses publiques » du « Grand débat » laisse quelque peu perplexe. On ne peut pas imaginer que les rédacteurs de ce questionnaire n’ont pas suivi une de ces formations. Alors comment interpréter l’intitulé de la première question : « Afin de réduire le déficit du service public de la France qui dépense plus qu’elle ne gagne, pensez-vous qu’il faut avant tout : … » ? Est-ce qu’une telle formulation ne serait pas une manière de fermer le débat ou plus encore de l’enfermer ? Et que dire des solutions qui sont proposées au choix citoyen à partir de cette question :  « réduire la dépense publique », « augmenter les impôts », « faire les deux en  même temps », « je ne sais pas »? Comment peut-on poser sans la moindre réserve intellectuelle quant à leur validité des formulations comme  « la dépense publique », « les impôts » ? Et ça continue sur le même registre : « afin de baisser les impôts et réduire la dette, quelles dépenses publiques faut-il réduire en priorité? Les dépenses de l’état? les dépenses sociales? les dépenses des collectivités territoriales? je ne sais pas ? » Il manque juste « je ne choisis pas parce que je suis de mauvaise foi et de mauvaise volonté ? » mais c’est parce que ça a échappé au rédacteur dans un moment de distraction… Des rumeurs évoquent un possible « référendum à questions multiples », est-ce que ce QCM du grand débat ne servirait pas de sondage rapide, de tour de chauffe en vue de ce possible référendum et de la formulation de ses questions ? Le pire n’est jamais sûr ? est-ce si sûr ?

Grand débat ou pas…

Faut-il se saisir de l’opportunité du grand débat? On pourrait poser la question a contrario et se demander s’il faut refuser de débattre. Est-ce qu’adopter une telle attitude, ce n’est pas une façon de refuser le dialogue, de renoncer à une chance de faire avancer les choses, voire préférer la violence, refuser de se salir les mains en risquant d’aller vers des compromis, des demies mesures. Et si comme souvent, c’était cette alternative même qui était piégeuse. Et s’il fallait en sortir? Ne pas considérer que le seul choix est de participer ou de ne pas participer. Une voix s’élève pour donner des arguments pertinents à ce refus du piège, celle de Bruno Latour.

Dans un formidable article de Reporterre, il développe une voie qui serait à saisir. L’urgence n’est pas celle d’un grand débat. Dans le  meilleur des cas, celui-ci va s’apparenter à une sorte de sous « sondage » puisque celui-ci ne respectera même pas les statistiques comme le font les instituts. Et ce n’est pas le bon destinataire : « Comment l’État peut-il répondre à 600.000 opinions ? Il ne fera que choisir deux ou trois trucs et se modifiera à la marge. Ce n’est pas à l’État qu’il faut s’adresser. » Il faut que la société civile s’adresse à elle-même et établisse l’équivalent toutes choses égales par ailleurs de ce que furent les cahiers de doléance à la veille de la Révolution de 1789. L’article démonte très finement les raisons pour lesquelles cette perspective s’impose. Nous ne le répéterons pas en plus mal, nous y renvoyons plutôt. Mais cela dessine des tâches possibles dans la description de ce qui est ce dont chacun a besoin concrètement, localement. Le fait que cette parole et ce projet surgissent à un moment où la société bouge renouvelle la perspective des « colibris » qui pouvait être critiquée dans la mesure où elle faisait implicitement l’impasse sur la nécessité de faire aussi bouger les choses en s’attaquant en même temps à un niveau global.